Conte n°1


Conte de Noëlle

par Vhikie

Il était une fois, un 25 décembre, il y a peu de temps, si peu de temps…

C’est ainsi que pourrait commencer l’histoire de Noëlle.



Il y a peu de temps, si peu de temps, dans une maison comme les autres : coquette, accueillante
et pleine de vie.
Trop pleine de vie. Trop pleine d’une vie.
Trop pleine de cette vie que Noëlle porte en elle et qu’elle a déjà acceptée, qu’elle a déjà commencé à chérir
malgré tout. Cette vie qu’elle aime mais que Lorette refuse, tout comme elle refuse de croire et d’accepter
tout ce qui a précédé.



Il était une fois, un matin de Noël, sans cadeau, sans sourire, sans guirlande, avec pour seul décor un pas
de porte et une main tendue dans la mauvaise direction.
Il était une fois, un noël sans joie, sans chaleur, ni au dehors, ni dans les cœurs. Il était une femme…
Te souviens-tu Lorette ?



Lorette qui s’était assoupie sur son canapé se leva d’un bond et se mit à hurler en découvrant l’intrus qui
s’était introduit dans son salon. Elle tenta de se ruer sur le téléphone pour appeler la police. Elle essaya
de se jeter sur l’inconnu pour le lacérer de ses ongles jusqu’à ce qu’il déguerpisse, mais elle en fut
incapable. Le halo qui entourait l’importun semblait lui conférer un certain pouvoir, qu’il utilisait,
semblait-il, pour obliger Lorette à s’asseoir et à l’écouter.



Ce qu’elle fit, bien contre son gré.
Te souviens-tu Lorette ?
Et eux, se souviennent-ils ? Ont-ils pensé à toi durant toutes ces années ?
Ils ont vécu, pourtant, si près de toi. Ils ont été heureux, malgré toi.
Noëlle a finalement accouché d’un petit Balthazar dont personne ne pouvait ignorer l’origine. Il était
le fils du ciel, le fils des Pollinisateurs, mais il était surtout un enfant, son enfant.
Ils sont restés cachés, terrés, durant de longues années. Durant toutes leurs années.



Terrifiée à l’idée que les autres pourraient réagir comme toi, Noëlle leur a construit un cocon avec
ce qu’elle pouvait. Un nid d’amour, de douceur et de rires. Un asile loin de tous les regards et de
tous les jugements. Ils se sont aimés, Lorette, tout comme ils auraient pu t’aimer et comme tu aurais
pu leur rendre cet amour.



Noëlle a appris à Balthazar à regarder, à écouter, à comprendre, à respecter et à se débrouiller. Ils
ne vivaient que de ce que la terre leur donnait. Elle enseigna à son fils l’art de la pêche et celui de parler
aux plantes. Ils inventèrent ensemble leur recette du bonheur : un peu de truite, un peu d’agrumes, quelques
fraises, un peu d’eau et beaucoup d’amour.



Noëlle donna à son fils le goût des livres qui permettent de voyager et de s’évader vers des lieux moins
sombres, d’oublier les blessures que le monde nous a infligées et parfois même d’espérer qu’on pourra
les panser à défaut de les guérir.
Ces livres que tu ne voulais pas qu’elle emporte lorsque tu l’as chassée et auxquels elle s’est
accrochée comme a une bouée de sauvetage, jusqu’à ce que tu finisses par céder.
Te souviens-tu Lorette ?



Peut-être savait-elle qu’elle ne serait pas toujours là. Peut-être espérait-elle aussi qu’elle aurait plus de
temps. Peut-être sentait-elle qu’il aurait besoin de ces amis pour continuer à rêver, presque malgré lui.
A-t-elle pensé à toi le jour de l’accident ? A-t-elle crié ton nom pour que tu lui viennes en aide ?
S’est-elle reprochée de ne jamais avoir parlé de toi à son fils, l’empêchant ainsi de trouver du
réconfort auprès de sa grand-mère, la seule famille qui lui resterait ?



Sans elle, Balthazar a cependant continué son chemin, plus seul que jamais. Vraiment seul pour la
première fois. Il n’a pas assisté à l’accident, quand la cheminée de fortune a laissé s’échapper de sa
gueule rougeoyante le crépitant cep de vigne qui ne fit qu’une bouchée du fauteuil tout proche.



Il découvrit l’urne quelques temps plus tard et alla la placer dans le jardin, au milieu de fleurs
blanches auxquelles il confia sa maman. Il voulut croire que les papillons qui restaient là jour et nuit
étaient ce qu’il restait de son sourire, de sa douceur et de sa fragilité.



Il ne parla plus qu’aux plantes, ne sourit plus qu’aux livres, ne trouva plus de réconfort qu’auprès de Robert
et pleura chaque soir jusqu’à épuisement, le regard tout empli de son visage et le cœur réclamant ses baisers.



Te souviens-tu Lorette de ce soir de tempête où, rentrant d’une partie de cartes, tu te perdis dans
le blizzard ? Te souviens-tu de l’enfant qui te recueillit ? Ce petit homme si différent que tu ne
l’aurais même pas regardé si tu avais été consciente ? Celui qui t’offrit son lit pour te réchauffer et
pour que tu puisses reprendre des forces, celui qui te veilla une nuit durant et qui tenta au mieux de
te réconforter en te donnant le peu qui lui restait ?
T’en souviens-tu Lorette ?
L’as-tu seulement remercié ? L’as-tu seulement serré contre toi pour qu’il ait chaud lui aussi ? L’as-tu
seulement embrassé ? Lui as-tu demandé avec qui il vivait dans cette cabane ?
Il était une fois un 25 décembre. Il était une fois aujourd’hui. Il était un choix.



Le referais-tu ?
Condamnerais-tu encore sans écouter ? Jugerais-tu avant d’ouvrir ton cœur ? Continuerais-tu à fermer
très fort les yeux pour ignorer les conséquences de tes choix ?
- Mais il est trop tard…
- Il n’est jamais trop tard, Lorette, surtout un 25 décembre
- Mais nous ne sommes pas le 25 décembre, Noël est loin.
- Noëlle est près de toi. Et si tu penses aux autres, si tu les acceptes comme ils sont, si tu veux les voir
heureux, c’est tous les jours Noël.
La lumière s’éteignit quelques secondes et Lorette se retrouva seule sur son canapé. Avait-elle rêvé ?
Que devait-elle faire ? Qu’entendait-Il par « il n’est jamais trop tard » ? A supposer qu’Il ait bien été là ?



Un bruit la tira de ses pensées. Quelqu’un d’autre s’était-il introduit chez elle ?
A moins que ce ne soit encore Lui.
Elle se dirigea immédiatement vers l’ancienne chambre de sa fille, Noëlle, dont il lui semblait avoir
entendu claquer la porte.



Lorette n’en croyait pas ses yeux !
Tout était à recommencer. Tout n’était peut-être qu’un cauchemar.
Mais maintenant elle savait comment le transformer en rêve éveillé. Qu’importe que cet enfant soit
différent, qu’importe qu’il n’ait pas de père ! Ce serait un garçon, ce serait son petit-fils, le plus
merveilleux des petits-fils qu’on puisse imaginer et il s’appellerait Balthazar, enfin, si Noëlle le souhaitait.



Et il en fut ainsi.
Lorette oublia ses longues journées dans les magasins de vêtements branchés, ses soirées au P.U.R.E
où elle n’aurait plus à essayer d’oublier sa propre solitude et peut-être aussi ses remords. Elle avait
une famille qu’elle aimait et qui avait besoin d’elle, tout comme elle avait terriblement besoin d’eux.
Lorette avait fait son temps et ses erreurs, Mamie Lorette pouvait envisager l’avenir autrement.



Quant à l’esprit de Noël, il a fini par se faire une vraie place dans la maison et au fil du temps on le vit
de plus en plus souvent s’attabler avec la famille. Parfois le 25 décembre, mais aussi à l’occasion de bien
d’autres repas de Noëlle.
On chuchote même que… mais c’est une autre histoire...



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