Conte n°5


Léma ou les matins d'attente

par Toutouche

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Il était une fois, dans un pays lointain,
En un temps d’autrefois, quelque peu incertain,
Au pied d’un mât dressé, paré pour fendre la mer,
Une femme aux yeux baissés, serrant son cœur de mère.

A la lueur rosée où point l’heure du matin,
Son regard embrumé trahissait son chagrin,
Craignant à son amour de se montrer amère,
Redoutant le temps lourd des adieux trop sommaires.


« - Je t’en supplie Penina, ne sois pas triste… Je suis à la torture quand je te vois ainsi…
- Alors reste… reste, simplement ! Que devrais-je dire des martyres de te laisser partir ?
- Tu sais bien que je ne peux pas…
- Iannis… cha… chaque fois que tu prends la mer, j’ai peur qu’elle ne t’arrache à moi. Je sais que c’est insensé…
- Et adorable à la fois…
- … mais cette fois plus que les autres, je… je ne sais pas, je pressens comme une menace…
- N’attire pas le mauvais œil sur nous, mon amour ! Tu n’as aucune raison de t’inquiéter : c’est une courte traversée, je serai de retour bien avant que l’hiver n’ait rendu les eaux hostiles, dans trois mois tout au plus, deux même si les vents sont cléments.
- Tu le promets ? »


« - Je te le jure ! Et cette année, nous serons réunis pour Noël… tous les quatre.
- Ne pars pas, Iannis ! Pour lui ! Prétexte une fièvre, un empêchement, qu’importe… Dis seulement que ton épouse veut la certitude de t’avoir à ses côtés pour la naissance, ils comprendront, ou non d’ailleurs, je m’en moque…
- Nina… »


« - Je sais Iannis… Impossible… Est-ce ainsi qu’il nous faut vivre, de baisers de loin en loin pour nous survivre ?
- Mais nous suivre... Je t’emporte avec moi, Nina, tu es ma force. Et toi, ma douce, surtout, repose-toi, ne t’astreins pas à la tâche.
- A vos ordres, mon capitaine… »


« - Tu veux lever l’ancre, Léma ?
- Ourde !
- Mais oui elle est trop lourde pour toi, ma puce !
- Papa faire !
- Oui, je vais m’en occuper… Prends bien soin de ta maman quand je serai en mer, mon trésor…
- Papa pâtir ?
- Oui ma chérie… mais je reviens bientôt…
- Ema venir ! »


« - Viens là toi ! Tu veux me faire un gros câlin, mon cœur ?
- Nan ! Pas dans bas ! Sur ateau ! Ema pâtir avec Papa !
- Je ne peux pas t’emmener avec moi, ma puce…
- Papa pâtir tout seul ?
- Avec mon équipage…
- Quand revenir aison ?
- Dans trois mois, ma chérie.
- Long ?
- Non, pas tellement : quand les feuilles des arbres seront devenues rouges et jaunes, la moitié sera écoulée, et quand elles seront toutes tombées, je serai revenu. »


« - Omis ?
- Promis, sans omission ! Tu ressembles tant à ta maman, Léma… Je t’aime très fort mon cœur, tu le sais ?
- Vi ! Sais ! Ze t’aime aussi Papa…
- Je ? Tu as dit ‘je’ Léma ?
- Vi ! Ze suis une grande fille main’ant, le bébé dans ventre de Maman ! »


« - Riste Maman ?
- Un peu mélancolique, mon cœur, mais ne t’inquiète pas, ça va passer… Tu fais au revoir à Papa ?
- Naaaan ! Papa méchant, pâtir sur ateau tout seul et Maman riste…
- Ne… n’en veux pas à ton Papa, c’est son devoir qui exige cela, et ton Papa est un homme d’honneur…
- Honneur ?
- Cela signifie qu’il fait toujours ce qu’il est obligé de faire, même quand il n’en a pas du tout envie…
- Bien ?
- Oui ma chérie, c’est très très bien… »

Et le beau capitaine, fidèle à sa charge,
Quoiqu’il lui voua haine, fit cap vers le large.


« - Iannis ! Iannis ? Rentre au chaud, la nuit va tomber ! Léma ? Où êtes-vous ?
- On arrive, on arrive tout de suite ! »


« - Tu viens Iannis ? Je continuerai à te montrer comment on fait demain.
- Ema !
- Allez… tu peux te relever tout seul, t’es assez grand maintenant ! »

Les années ont passé, les ans s’étaient allés,
Mais le père espéré, n’était, lui, pas rentré.


« - Maman ? Je peux t’aider ?
- Il n’y a malheureusement pas assez de tâche pour deux, ma chérie… Allez vous débarbouiller plutôt. Et… Léma ? Soyez économe avec l’eau s’il-te-plaît, l’hiver s’annonce tôt cette année, il nous faut ménager les réserves…
- D’accord Maman…
- Accord ! »


A la porte, trois bruits sourds, annonce d’un visiteur,
Importun au pas lourd, sans nul égard pour l’heure.

« - Maman, qui ça peut être ? Il est tard !
- Tu as raison Léma… Allez vous coucher les enfants, l’heure est déjà plus que passée !
- Mais… Maman ?!?
- Ne discute pas ! »


« - Bonsoir Penina !
- Macchus…
- Tu sais pourquoi je suis là, ma belle ?
- Oui…
- Et ? As-tu enfin pu rassembler ton dû ?
- Non…
- Même Mellie n’a pas pu t’aider ?
- Non…
- Il est usé, l’usurier, tu abuses, ma beauté !
- Je… je n’y suis pas parvenue, Macchus, je suis désolée… »


« - Il est pourtant des solutions aimables qui me seraient tout à fait amiables, ma jolie…
- N’y songe même pas !
- Ne prends pas cet air fier d’arrogance devant moi, Penina, il n’a jamais déshonoré personne d’acquitter sa dette !
- Ce n’est pas seulement de la fierté, Macchus, c’est… de l’écœurement ! »


« - C’est l’absence de bonnes et dues formes, comme dit, qui te rend si pudibonde ? Mais si ça ne tient qu’à ça… Tu sais bien que tu me rends fou, Nina, épouse-moi ! Ta dette sera ta dot !
- Tu déraisonnes, Macchus, je ne suis pas à vendre ! Relève-toi ! Et ne m’appelle pas Nina… Seul mon mari m’appelle comme ça. Je suis déjà mariée, si ta folie te l’a fait oublier ! »


« - C’est ta propre folie qui parle ! Il n’est que toi pour mettre un voile sur ton veuvage à défaut de l’avoir porté, Penina, mais à l’heure qu’il est, ma jolie, même les vautours qui l’ont terminé l’ont oublié, ton Iannis !
- Monstre ! Pourceau ! Hors d’ici ! Hors de chez moi ! Hors de chez nous !
- N’aie pas l’orgueil de croire tes attraits éternels, ma jolie… Regarde donc comme tu vis, enguenillée dans ta cabane de pêcheuse ! Le seul Iannis qui vice l’air qu’il respire, c’est ton moutard. Et le jour où tu ne sauras vraiment plus comment le nourrir, c’est toi qui viendras demander à genoux ce que tu dédaignes aujourd’hui, mais ne t’étonne pas de trouver alors les portes de certaines maisons closes !
- Tu vois, Macchus, là, sur mon métier, cette étoffe que je viens de commencer à tisser ? Quand je l’aurai finie, dans des années sans doute… Hé bien, même là, je n’accepterai jamais ! Quand bien même je devrais chaque nuit défaire les mailles assemblées chaque jour pendant 20 ans, JAMAIS, Macchus, JAMAIS je n’accepterai ! A présent, dehors ! »

Le prétendant, marri, s’en alla sur le champ,
Maudissant le mari, sous les yeux de l’enfant.


Le lendemain, la fillette a beaucoup de questions
Qui trottent dans sa tête, et happent son attention.
Pendant l’heure des tâches, en peine et en silence,
Son petit cœur se lâche, elle ose et elle se lance :

« - Maman ?
- Oui mon cœur ?
- C’est vrai ce que les gens disent ?
- Et que disent-ils donc ?
- Qu’on est des pauvres… Ils le disent comme si on était malade. On n’est pas malade, hein ?
- Mais non ma chérie!
- Dis… mais… c’est grave quand même d’être pauvre, Maman ?
- La vraie pauvreté, Léma, c’est celle du cœur et de l’esprit. Ceux de ces gens trop bavards se sont taris jusqu’à s’assécher... »


« - Comme le corps des poissons alors ?
- Oui… comme les poissons, en quelque sorte…
- Alors… ne pas avoir de cœur, c’est un peu être mort ?
- C’est… ne pas vivre très fort de l’intérieur, en tout cas…
- Je crois que je comprends… Maman ?
- Oui ?
- Il est pas mort Papa ?
- Bien sûr que non ! Qui t’a dit ça ?!?
- Les gens, Maman, ils le disent aussi. Et Macchus, hier soir…
- Tu as entendu Macchus, Léma ? Je… je suis désolée, mon cœur. Ne crois rien de ce qu’il a dit. Macchus n’a personne qui l’attende le soir, c’est une richesse qu’il envie.
- Et nous ?
- Nous ?
- Nous, combien de temps on va devoir attendre que Papa devienne riche de notre attente avant qu’il rentre ?
- Je… je l’ignore, Léma. »

La fillette a des réponses, mais des questions encore,
Et son regard se fronce pour cette attente d’or.


« - Maman… s’il est en vie, Papa, pourquoi est-ce qu’il ne revient pas ?
- Quelque chose… quelqu’un peut-être… l’en empêche… Je… je ne sais pas quoi, Léma.
- C’est pas parce qu’il a une autre famille ?
- Mais bien sûr que non ! C’est nous sa seule famille, ma chérie. Ton Papa nous aime plus que tout, n’en doute jamais, quoique puissent dire les gens, et si dure que puisse être son absence.
- Maman… tu t’en souviens bien, toi, de Papa ?
- Bien sûr… pourquoi cette question, mon cœur ?
- Ben… moi, des fois, j’y arrive plus… J’essaye, mais… sa tête elle est toute floue dans la mienne, il est parti y a trop longtemps, Maman.
- Tu le reconnaîtras quand il rentrera, ne t’en fais pas.
- Et Iannis ? Iannis, il l’a jamais vu Papa, comment il saura que c’est son papa, dis ?
- Apa ! A pas ! A pas papa !
- Il apprendra à le connaître, ma chérie, nous serons plus forts que le temps perdu. Tu ne devrais pas t’inquiéter de telles choses, mon cœur… Allez plutôt jouer, vous amuser, toi et ton frère… Tu en as le droit, tu sais, Léma. »


« - Maman ? Tu pleures ? J’ai fait quelque chose de mal ?
- Non, bien sûr que non, mon cœur, c’est… ce sont ces maudits poissons. Le sel et l’embrun me brûlent les yeux… Allez… allez jouer maintenant… »


« - Maman ! Maman ! Regarde ! Iannis et moi on a attrapé les lucioles dans le pot à confiture !
- Libère-les, Léma…
- Mais… Maman… c’était dur, on a réussi, elles volent dans tous les sens et…
- Libère-les !
- Nan ! J’veux une vraie raison, sinon j’veux pas !
- La liberté, Léma, c’est ce que tout être, quel qu’il soit, a de plus précieux. Et…
- Et ?
- Je veux penser que quelqu’un, quelque part, ferait la même chose pour ton père… »


« Pe… »


« - Que fais-tu donc sur ce ponton ? Tu n’as aucune raison d’être ici !
- Je… je… ne suis… Pe… Penina…
- Encore ? Un relent du passé persistant ? Je déteste l’infidélité, pourtant, tu le sais ! »


« - Qu’es-tu, déloyal arrogant ?
- Pe… personne… je ne suis personne…
- Voilà qui sonne plus doux à mes oreilles! A présent, retourne à ta tâche ! Le jour va s’achever et tu n’auras rien fait, pour lors tu ne vaux pas même que je te nourrisse ! »


Dans les champs alentour, les hommes, à l’unisson,
Murmuraient tour à tour, dans une triste chanson :
« Personne… Je ne suis personne… Personne… Je ne suis personne… »


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