Conte n°5
« - C’est donc ici que tu te caches ! Je t’ai cherchée partout, Issandra ! Que fais-tu là haut, l’air si songeur ? Est-ce l’étendue de nos terres et de nos biens qui te rend méditative ?
- En quelque sorte, Mère…
- Un jour, toi aussi, tu règneras sur elles et eux sans partage ! »

« - Sans partage… mais sans personne avec qui le partager à ses côtés non plus…
- C’est ne pas tenir en haute estime la place que j’envisage pour toi, ma petite fille !
- Soyez sans crainte, Mère… je sais combien elle vous est chère.
- Tu ne sembles, pour ta part, guère en mesurer le prix !
- Celui de l’aliénation de pauvres hères dépouillés de tout jusqu’au souvenir de leur nom ? Au contraire, cela me semble un tribut bien lourd, Mère…
- Comment oses-tu, petite ingrate ?
- Devrais-je, peut-être, vous savoir gréée de vous montrer si prompte à me transmettre votre pouvoir de réduire autrui à néant ?
- Penser n’être personne, c’est toujours mieux que rien ! Quant à toi… d’où te viennent ces élans libertaires ? C’est ce nouveau précepteur qui te met de telles idées en tête ?
- Il n’est de pire aveugle que celui qui ne veut voir, Mère… Vous m’offrez chaque jour en spectacle l’exploitation éhontée de toutes ces pauvres personnes, et vous imaginez un seul instant que j’ai besoin de quiconque pour m’en indigner ?
- Indigne… c’est bien le mot… Ne crois pas que nous en avons fini ce soir ! »

« - Ah… Outis, mon cher Outis… S’il ne restait rien qu’une once de toi-même emmurée dans cette carcasse fétide, tu n’imagines pas combien elle t’aurait contenté… Je croirais même entendre l’écho de ta voix, parfois, et retrouver cette même insupportable morgue à vouloir me contester. C’est te dire dans quelle ampleur elle me déçoit !
- Meuh… Meeueuheuh…
- Sans conteste, c’est désormais que j’apprécie ta répartie, Outis ! Peut-être devrais-je lui apprendre sa leçon de la sorte ? Allons, pas d’empressement, je nourris encore de grands desseins pour elle… Viens, allons plutôt nous occuper de ce sombre palabreur de précepteur, cela me délassera de ma colère ! »

« - Vous m’avez fait appeler, Madame ?
- Ne me donne pas du madame quand tu salis si allègrement mon nom et mon œuvre !
- … ?!? Je vous demande pardon, Madame ?
- Crois-tu vraiment pouvoir te contenter de si piètres excuses !
- Je crains d’être perdu, Madame…
- Certes… Egaré dans une impasse, même ! Faut-il donc, Mémnon, te rappeler que je te paie pour être à mon service ?
- Et je vous sers, Madame, avec un honneur que vos largesses sur-honorent.
- Assez de cette comédie ! Quelles sont ces idées frondeuses dont tu te crois autorisé à lester l’esprit de ma fille ?
- Issandra, Madame, est douée d’une intelligence rare et vive et montre des prédispositions à l’étude des auteurs anciens et…
- Et tu t’es vu jouer les mentors, c’est cela, insolent ? Je te ferai payer de m’avoir tant desservie ! »

« - Sorcière !
- Oh ? Suis-je donc censée m’offusquer de cette plate constatation d’évidence ? Tu auras été décevant jusqu’au bout, Mémnon.
- Sorcière !
- Mais tu n’as que ce mot-là à la bouche ! Moi qui me serais presque prise à déplorer d’évider une tête si pleine, voilà que tu me fais regretter mes remords. Ahahaha ! Allons… répète après moi ce petit précepte, pénible et piètre précepteur péremptoire : personne, je ne suis personne… per-son-ne, je ne suis per-son-ne… »

« - Penina… Tu es là…
- Ne fais pas semblant d’en avoir douté, Mellie.
- Tu ne renonceras donc jamais à guetter en vain l’horizon?
- Ce n’est pas vanité, Mellie… Un jour, un jour me donnera raison d’avoir été si insensée à tes yeux… Mais si je dépose les armes de l’espérance, ne serait-ce qu’un instant, alors je l’abandonne.
- Viens maintenant… il est plus que l’heure d’installer les étals, je t’ai conservé un emplacement sur le ponton, ça n’a pas été mince bataille. N’oublie pas, tout de même, que la vie se conjugue au présent et que tu as deux jeunes enfants...
- C’est en pensant d’abord à eux que je m’interdis de cesser de croire, tu le sais bien… »

« - Toujours pas à sa place, comme d’habitude ! Tu ne devrais pas aller la chercher, Mellie, si elle veut regarder les vagues quand les autres triment, laisse la donc, la feignasse !
- Et quoi ? Elle veut de l’aide pour reluquer les vagues de ses compères, la commère ?
- Laisse Mellie… Son fils était dans l’équipage d’Iannis… Sois plutôt désolée pour elle d’avoir perdu tout espoir… Si elle a besoin de me haïr pour que soit incarnée la responsabilité de l’absurde, c’est quelque chose que je peux supporter d’endosser…
- Et toi, cela te soulage-t-il de charger davantage ta croix ? Ma parole ! »

« - Mellie, je voulais te dire… Merci d’avoir laissé à Léma ta tonnelle de rafraîchissements.
- C’était bien la moindre chose que je pouvais faire…
- Ne t’en veux pas Mellie, tu sais, pour l’argent. Je ne t’en veux pas, moi. Je comprends.
- Je sais, mais n’en suis pas moins désolée… Elle se débrouille bien, en tout cas ; elle est travailleuse cette petite. Et puis, elle, au moins, est bien placée, juste à l’entrée du marché.
- Et à côté de la taverne…
- Tu as peur de Macchus ?
- Non, ce n’est pas cela. Macchus est bête, mais il n’est pas méchant. C’est… c’est demander à ma petite fille d’aider à nous faire vivre… ou survivre… quelle mère suis-je donc ! J’ai… j’ai l’impression de lui voler son insouciance innocente. Elle devrait pouvoir jouer avec les autres enfants, non se voir accablée de travail et de responsabilités qu’elle ne peut assumer.
- Cela vaut pour toi aussi, Penina…
- Tu veux dire ?
- Tu le sais très bien… Tu es aussi poissonnière que je suis princesse de sang ! Ne reste pas sur les côtes, rentre à l’intérieur des terres chez ton père…
- Celui-là même qui refusait mon mariage et traiterait mes enfants comme des bâtards ? Non… Et puis, les côtes…
- Je sais… c’est là qu’accostent les bateaux… »

« - Coucou Léma ! Tu joues à la marchande ?
- Je joue pas Tess, c’est moi la marchande aujourd’hui, je travaille pour de vrai, c’est pour ça que j’ai un tablier tout propre, c’est Mellie qui me l’a prêté ! Attends, on recommence bien… Voulez-vous de la limonade, Mademoiselle? C’est deux vrais sous !
- C’est pas drôle quand c’est pour de vrai, Léma… on peut pas faire pour de semblant ?
- Ben… avec toi, t’es ma meilleure copine, on n’a qu’à dire qu’on joue, tu fais comme si tu me donnais des sous et je te donne une limonade !
- Merci Léma ! Dis… t’as vu le marchand des pays lointains, tout ce qu’il a ramené dans ses malles ?
- Nan ! J’ai pas pu aller voir, j’dois pas quitter mon poste : c’est pas parce que c’est pour de faux avec toi que c’est pas pour de vrai quand même !
- Ca a l’air compliqué… Viens voir ! Y a un oiseau trop beau, j’en ai jamais vu un comme ça avant ! Il est pas comme les mouettes, il a pleins de couleurs et puis…
- Je sais pas si je peux, Tess… je veux pas fâcher Mellie et ma maman.
- Juste un peu ! Faut que tu le voies, Léma ! »

« - Tadam ! Qu’est-ce que je t’avais dit !
- T’avais raison, Tess, j’ai jamais vu un oiseau beau comme ça ! Tu crois qu’il vient de très loin ?
- Loin ! Loin !
- Il sait parler !!!
- Hé hé hé, petites filles, j’ai plaisir à voir qu’il y a des habitants sur cette île qui peuvent encore trouver en leur cœur de quoi s’étonner de l’extraordinaire !
- Comment il sait parler, l’oiseau, Monsieur ?
- C’est, disons, un oiseau un peu magique et très intelligent. Il peut porter des messages à travers les mers, retrouver des destinataires égarés…
- Il pourrait envoyer un message à mon papa ???
- Tu sais, petite, il peut traverser bien plus que votre petite île, c’est un oiseau qui possède un don exceptionnel !
- Mon papa à moi, il est pas sur notre île, ça fait trois ans qu’il est loin quelque part de l’autre côté de la mer, mais ma maman et moi, on sait pas de quel côté...
- Pauvre gamine…
- Je ne suis pas pauvre, la vraie pauvreté c’est celle du cœur et de l’esprit, c’est ma maman qui me l’a appris !
- Ce… ce n’est pas ce que j’ai voulu dire… Ta maman a bien eu raison de t’expliquer cela. »

« - Dites… Vous pouvez lui demander de retrouver mon papa et de lui dire qu’on l’attend très fort ?
- Petite… j’aimerais pouvoir t’aider, crois-moi, mais… c’est un oiseau très rare, il est loin d’être donné… ou donnable…
- C’est… c’est pas grave, Monsieur, je comprends, vous pouvez jamais faire pour de faux, vous, vous êtes un grand…
- Désolé petite fille… Excuse-moi, j’ai un client… J’espère qu’un jour tu reverras ton papa…»

« T’as vu Tess, l’oiseau il voudrait être mon ami à moi, il veut plus partir de mon bras… Je suis désolée l’oiseau, tu peux pas devenir mon messager, dans le monde des grands, il faudrait que j’aie des sous pour ça, et moi, des sous, j’en ai pas du tout… »

« - Eh l’aubergiste ! Qu’est-ce qu’il y a dehors, pour que tu aies le nez collé à la fenêtre depuis ce matin ? C’est ton vin qui sent l’ail, tu cherches par où t’enfuir ?
- Non, non, c’sont ces maudits badauds, je déteste les jours de marché, l’accès à la taverne est tout empégué, ça me ferait fuir la clientèle.
- Et la fidèle clientèle, elle compte pour du beurre rance, l’ami ? »

« - Hé ! Mais tu files où, filou ? Quand le vin n’est même pas tiré, on fait comment pour boire ?!?
- J’arrive, l’ivrogne ! J’ai une grosse ardoise à faire régler d’abord…
- Bah… Du moment que tu laisses la mienne s’allonger … »

« - A la voleuse ! A la voleuse !
- Hein ?!? L’oiseau… nan !!!
- Méchant Macchus, t’as fait fuir l’oiseau de Léma !
- Ahaha ! Vous avouez donc ! Voleuses !
- Que se passe-t-il donc pour t’agiter ainsi, l’aubergiste ?
- Il se passe que tu serais mieux inspiré de me remercier, l’étranger ! J’ai vu par la fenêtre ces deux petites bonnes à rien qui essayaient de chaparder ton oiseau rare dès que tu as eu le dos tourné !
- Mais… Petite ?
- Nan, c’est faux, c’est que des blagues! C’est Macchus, c’est rien qu’un menteur ! »

« - Ben voyons, comme si on était dupe de tes manœuvres, chapardeuse… J’imagine qu’elle a essayé de faire baisser ta garde en te racontant l’histoire dé-chi-ran-te de son cher papa disparu, l’étranger ?
- Certes… mais…
- Ramassis de bobards et de balivernes ! Son paternel, c’est le soûlard au vin mauvais accroché à mon comptoir, là, c’est te dire si elle a de quoi te faire pleurer, mais certainement pas pour un héros disparu !
- Mais… c’est même pas vrai, je le connais pas moi ce monsieur-là, c’est pas lui mon papa ! »

« Que se passe-t-il ? » « Qu’y a-t-il ? » « Un vol, je crois ! » « Qui donc ? » « Quoi donc ? » « Une pie ! » « Sois plus bavard ! » « Mais poussez-vous, j’vois t’y rien ! »
Macchus, tonitruant, domine le brouhaha :
« C’est la gamine de Penina, cette petite chapardeuse a essayé de voler l’oiseau de l’étranger ! »
Et le bourdonnement de rassembler des voix…
« Bonne à rien… » « Sale engeance… » « Comme sa mère… » « Comme son père ! » « Tu as volé as volé as volé as volé as volé as volé l'oiseau, tu as volé as volé as volé l’oiseau du marchand ! »

« - Votre Altesse…
- Ne montre pas trop d’empressement déférent aujourd’hui, Iavel, je te prie. En ce jour, je veux me mêler à mon peuple et apprendre de lui comment il vit…
- Je crains qu’il ne s’agisse d’un vœu pieux, Sire, mais soit.
- Tu vois que tu sais te défaire de ton obligeance quand tu le veux, mon ami. Va donc te renseigner sur ce qui cause ce grand rassemblement ! »
*Le prince en visite, c’grand naïf idéaliste ! C’est ta chance, mon vieux Macchus ! Tu vas me payer dignement le juste prix de ton refus, Penina !*

« Au cachot ! » « Pain sec pour la voleuse ! » « On veut pas de ça ici ! » « Haut et court, on sera débarrassé ! »
« - Sieur Alcinon ! Vous ici ! Bénie soit votre visite, votre justice va pouvoir être rendue sans délai !
- Tu sembles bien certain de ton fait, l’homme, pour oser appréhender ainsi ton prince sans égards à son rang !
- Laisse, Iavel ! Sache, l’homme, que la justice ne pâtit pas de souffrir délai de réflexion et n’a rien en commun avec ce tumulte lapidaire ! Que reproche-t-on exactement à cette enfant pour qu’elle pleure à si chaudes larmes ? »

« - Tu as vu Penina : le prince et sa suite ! Tu crois qu’il est venu pour le marché aux chevaux ?
- Que veux-tu que j’en sache, Mellie…
- C’est un vrai troupeau autour de lui, ma parole ! Mais…
- Mellie ! Léma ! Elle n’est plus sous la tonnelle… Léma ??? Léma !?!
- Là, Penina…. Là… »

« - Sire, j’ai observé ces gamines depuis la fenêtre de ma taverne - je les connais, toujours à préparer un mauvais coup, surtout la plus rougeaude – j’ai vu qu’elles tournicotaient depuis ce matin autour du perchoir de l’oiseau de c’marchand de curiosités, j’ai bien senti qu’étant pas d’ici il allait s’faire avoir par les bobards qu’elles peuvent déblatérer, et j’suis sorti dès que j’ai vu qu’elles essayaient de se l’embarquer sur l’paletot ni vues ni connues pendant qu’il faisait voir ses étoffes… C’est comme ça que j’ai pu les démasquer à temps, ces sales petites maraudeuses. Tu peux être fière, Léma, ta punition, elle, tu l’auras pas volée !
- Mais où est-il donc, cet oiseau si convoité ?
- Je ne l’ai pas volé, il… il a eu peur de tous ces cris et il s’est envolé, et maintenant, il est perdu pour tout le monde…
- Voilà de bien sages paroles, jeune enfant…
- N’vous laissez pas embobeliner sire, sous ses faux airs, cette gosse, c’est une bravache !
- Ce n’est, pour lors, pas elle qui me donne cette impression, l’homme… »

« Que votre altesse excuse mon immixtion malséante, mais qu’est-il reproché de si grave à ma fille pour retenir jusqu’à l’attention de votre majesté ? »
Et les vrais immiscés, bien sûr, de s’avancer…
« Toujours à pas parler comme les autres, celle-là ! » « Elle a plus rien, mais faut qu’elle se garde ses grands airs ! » « De quelle mixture qu’elle parle ? »
« - Y a que ta braillarde a volé l’oiseau bleu du marchand et qu’elle suit tes traces de voleuse ! Si t’avais remboursé ta dette, t’aurais pas mis dans la tête de ta mioche mal peignée qu’on peut prendre sans rien rendre !
- Macchus ! Sire, je vous adjure de ne pas prêter foi aux dires de cet homme ! Je connais ma fille, et elle connaît la morale !
- La tienne de morale, arnaqueuse ? »
Et le chœur des sans-cœur, écho de la rancœur…
« Voleuse ! » « Fraudeuse ! » « Miteuse ! » « Gueuse ! » « Haro sur la pouilleuse! »

« - Suffit ! Assez de vindicte et de surenchère ! A elle aussi, tu as donc des griefs à adresser, l’homme ?
- Oui votr’ justesse, elle m’a emprunté de l’argent qu’elle refuse de me rendre ! Tout ça pour nourrir ses chapardeurs de moutards !
- Est-ce la vérité ?
- A mon désespoir et ma honte, c’est exact, Sire…
- Et tu ne peux le rembourser ?
- Non, votre majesté… Mais je rassemblerai tout mon honneur à réunir chaque pécune pour lui restituer son dû !
- Et moi je vends de la limonade pour aider Maman et Iannis ! J’ai eu un quart de pécune ce matin !»

« - Iannis ?!?
- Comme son père, Sire...
- Mais relève toi donc, Penina d’Argan ! »

« - A combien s’élève cette dette rancunière ?
- 300 pécunes, qu’elle me doit !
- Et je dois bien davantage au père de cette enfant ! Alors prends ça, et ne les importune plus davantage ! »
La multitude avide, montrant ses poches vides…
« Sire ! J’ai des dettes aussi ! » « Sire, s’il vous plait, par ici ! » « A vot’ bon cœur l’grand seigneur, c’est nous qu’on se saigne jusqu’à pas d’heure! » « J’ai mon toit de chaume qui me laisse pas chômer ! » « Le bail de mon champ sire, il est pas beau ! » « Ch’ai même dû mechtre mon dentier en gage, aidez-moi auchi chire ! ».
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