Conte n°5


Léma ou les matins d'attente

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« - Mais quoi ? Le drôle d’oiseau, votre grandesse, on n’en parle plus, l’affaire est envolée dans les airs ?
- Tu es resté bien silencieux, marchand, pour un homme dépossédé de son bien !
- J’observais vos us, c’est ma propre coutume…
- Tu n’es pas d’ici, l’ami?
- Oh non, je viens de loin et au-delà et ai vu bien du pays, des gens et des mœurs…
- Et souhaites-tu, alors, te plaindre de celles de cette enfant ?
- J’ai appris, ici comme ailleurs, à ne me fier ni aux hommes ivres de haine et d’alcool, ni à la houle gonflant les accusations les plus vagues… »


« - Mais ton piaf, l’ingrat, il n’en est pas moins volatilisé! Et sans moi…
- Mais c’est toi qui l’as fait fuir avec tes gesticulations, l’épouvantail !
- Ne pense même pas à me demander réparation, le déplumé !
- La question n’a, en réalité, jamais été celle de son prix, mais celle de son mérite… Sorga ! Sorga !
- Mais quel tour tu nous joues là, maudit étranger ! Il est dressé ton oiseau !
- Mais ai-je seulement laissé entendre l’inverse, l’épouvantable ?


« - Tu es une petite fille très courageuse, Léma, et tu as une maman qui t’aime très fort. Je serai fier d’envoyer Sorga porter ton message de l’autre côté des mers !
- Merci… merci Monsieur, c’est le plus cadeau de ma vie ! Tu vas aller dire à mon papa qu’il se dépêche de rentrer chez nous, hein Sorga ?
- Merci… du fond du cœur… mais… pourquoi ?
- J’ai mes raisons qui défient toute raison, Madame… »


« - Si tu me le permets, Léma, je souhaiterais rédiger moi-même le parchemin qui accompagnera ton oiseau messager…
- Vous faites pas de fautes ?
- Léma ! Je vous prie de l’excuser, Majesté…
- Mais c’est toi qui dis que c’est important !
- Rassure-toi, petite, je m’appliquerai ! »


« - Etes-vous satisfait, Altesse ?
- Plus que tu ne le penses, Iavel, et plus sans doute que tu ne pourras jamais l’imaginer…
- Sire… puis-je me risquer à une question ?
- Risque toujours…
- Cette femme et cette enfant… l’homme disparu… c’est le capitaine du navire dont on a perdu trace il y a trois hivers, c’est cela ? Pourquoi entretenir de faux espoirs ?
- Et qu’ont-ils de faux, puisqu’ils existent !
- Cro… croyez-vous réellement qu’il soit encore en vie ? Que cet oiseau migrateur ait véritablement un don ?
- Il a du moins celui de faire luire l’espoir dans les yeux d’un enfant. Tout le reste n’est que poésie, quoiqu’il en soit…
- Je crains de ne pas comprendre…
- Ce n’est pas le langage de la raison, Iavel, mais tu aurais tort de croire insensé celui du cœur…. »


Les ailes déployées, l’oiseau franchit les mers,
Mais il fut convoyé droit sur la sorcière ;
Celui qu’il recherchait, elle en détenait l’âme,
Et son être ébréché le mena à la dame.

« - Mais réjouis-toi donc, mon petit, tu vas désormais avoir un compagnon d’infortune ! Figure-toi qu’on a envoyé cette minable bouteille à la mer à plumes à un cher porté disparu, qui n’a rien trouvé de mieux à faire que de voler vers l’essence du blanc-bec auprès de moi qui l’ai volée ! N’est-ce pas savoureux d’ironie ?
- Per… Personne…
- Déjà ? Je t’aurais cru plus résistant à me céder vie et âme, mon garçon. Décidément, je m’étais lourdement trompée sur ton compte... »


« - Ah, Issandra, tu es là ! Je tenais à te l’annoncer personnellement : ce cher Mémnon m’a remis sa démission, je m’occuperai moi-même de parfaire ton éducation désormais. J’espère que cela te fera aussi plaisir qu’à moi !
- Parti ? Mais quand… mais où ?
- Tu n’as plus à t’en inquiéter, il s’en est allé philosophailler sur la liberté ailleurs ! »


*Il ne peut pas s’en être allé comme ça… Pas sans une explication, au moins, c’est nécessairement elle qui l’a fait fuir… S’il m’avait écrit ? Elle cacherait inévitablement ça au milieu de ses maudits grimoires… Pffff… autant chercher une aiguille dans une meule de foin… ou une once de conscience épargnée dans le regard de ses esclaves… *


Mais un livre effleuré, au sein des rayonnages,
Ouvre une porte masquée derrière quelques rouages.

*Un passage secret ?!? Un passage secret… pfff…. vous êtes bien plus prévisible que vous ne vous en enorgueillissez, Mère… *


Mais, cachés dans le noir, les secrets bien gardés
Lui donnèrent à revoir ce qu’elle avait pensé :
En levant le regard, la princesse horrifiée
Découvrit, l’air hagard, son ami supplicié,
Et ses gémissements l’emplirent de frissons.

« - Iss.. Issa…
- Mémnon !!!
- Ne franchis pas le pentagramme fuligineux !
- Hein ? »

Il le dit autrement, non sans résignation :

« - Le dessin noir par terre ! Ne marche pas dessus ! Le rouge non plus d’ailleurs, tant qu’on est sur le sujet !
- Vous ne pouviez pas le dire comme ça tout de suite ! A un pas près… »


Soudain, le ton plus grave, Issandra veut savoir
Ce que, dans cette cave, elle n’ose encore croire.

« - Mémnon ? Qui… qui… vous a fait ça ?
- Issa… détache-moi, il faut s’enfuir, je te dirai tout plus tard…
- Qui ? Je vous préviens, je vous laisse attaché ! C’est cet affreux demi-canasson de mort-vivant, c’est ça ? Il est toujours à traîner ses sabots partout…
- N’accable pas davantage cette pauvre créature… Non, Issandra, tu le sais bien au fond de toi, c’est Gorgina, c’est ta mère…
- Ma mère ? C’est… c’est impossible… Elle n’est pas… cruelle à ce point d’inhumanité… Elle… elle… n’aurait pas pu s’en prendre à vous…
- Elle était pourtant plus que déterminée à me réduire à personne, comme les autres…
- C’est… c’est… elle m’a dit que vous aviez démissionné…
- Et je suis venu de moi-même me sangler sur cette chaise de torture dans ce cachot attenant à son cabinet… Issandra, voyons, ouvre définitivement les yeux !
- Mais… mais malgré tout… c’est ma mère…
- Je sais, Issa… Je suis désolé… Et plus navré encore qu’il te faille désormais prendre la fuite toi aussi... »


« - L’oiseau, Issandra, il nous faut l’emporter avec nous !
- Pourquoi s’en encombrer ?
- C’est un héraut !
- C’est seulement un oiseau… Qu’imaginez-vous ? Qu’il va nous défendre à grands preux coups de bec contre les incantations de ma mère ?
- Un héraut, Issa, pas un héros…
- Vous… vous êtes certain que ça va ? »


« - Hâte-toi, Issandra ! Le jour se lève ! Gorgina…
- Mémnon… attendez ! L’oiseau… vous… vous aviez raison, il porte un rouleau de parchemin !
- Montre-moi… C’est frappé du sceau du prince de Catille !
- Alcinon ???
- Lui-même ! »


« - Mémnon… Il y a une raison à ce soudain détour, pour laquelle vous voulez retrouver cet homme ? Vous… vous avez un plan, n’est-ce pas ? Un plan que je ne décèle même pas tant il est brillant, c’est bien cela ?
- Fais-moi confiance, Issandra…
- Mémnon…
- Oui ?
- J’ai peur…
- Tu n’as pas à craindre ces hommes !
- Pas eux… Ma mère… Si elle s’aperçoit…
- Aie foi, Issandra… aie foi… »


« L’un d’entre vous se nomme-t-il Iannis, du royaume de Catille ? »

Mais les voix emmêlées, en toute indistinction,
Répètent sans s’enrayer la funeste scansion :

Per… personne… je ne suis personne… Per… personne… je ne suis personne… Per… personne… je ne suis personne… Per… personne… je suis personne…

« - Ma mère les a dépossédé de toute identité, nous ne parviendrons à rien…
- Donne moi le parchemin ! »


« Iannis, mon capitaine, mon ami,

J’ignore si est réelle la magie de ces ailes chargées de l’espérance de te retrouver, où que tu puisses séjourner…
Puissent ces auspices te parvenir, qu’ils sachent te dire l’attente d’une petite fille qui lève sur moi les perçants yeux pers de son père, aussi résolue que je t’ai jadis connu.
Puissent-ils te faire percevoir le regard fidèle d’une épouse qui, chaque matin, immuable, se tourne vers l’océan pour guetter ton retour.
Puisses-tu trouver en toi la bravoure dont je sais l’étendue pour vaincre les obstacles qui te retiennent ailleurs, où que tu sois, trop loin d’ici. Ce n’est pas seulement le souhait de revoir l’un de mes hommes de valeur, si ce n’est le plus valeureux, c’est aussi l’ordre de ton prince.
Alcinon de Catille. »

« - Pe… Penina… Léma !
- Tu te souviens de ton nom ?
- Mon nom… Je… Je l’ai perdu, et ma dignité d’homme, il y a si longtemps… Je… Je ne peux m’en ressouvenir, je ne suis plus personne…
- Qui sont Penina et Léma ?
- Penina… Léma… mes deux princesses…
- Pour elles, tu es quelqu’un, Iannis.
- Iannis ?
- Tel est ton nom, qu’il te soit rendu avec ta mémoire.
- La… la sorcière au serpent… Elle…
- Aucun doute possible, en revanche, il se souvient bien de ma mère…
- Viens avec nous, Iannis, ta famille t’attend !
- Les… les autres… Jamais je n’ai laissé des hommes derrière moi…
- Mais… ils sont sous le joug de ma mère… Ils ne savent pas même ce qu’ils font, encore moins qui ils sont !
- Il a raison Issa ! Nous ne pouvons les abandonner à leur sort et à ceux que leur infligerait Gorgina en représailles ! »


« - Mémnon ? Et… maintenant ? Si nombreux… qu’allons-nous faire ?
- Profiter de ce qu’il demeure de l’obscurité pour joindre le port et trouver un rafiot où embarquer avant que Gorgina ne comprenne notre absence…
- Hein ! Mais c’est pas un plan ça, c’est même pas une fuite organisée !
- Gorgina ne soumet à l’esclavage que des marins égarés sur ses côtes, tous ces hommes ont sans doute encore, enfouie au fond d’eux, la connaissance de la mer et de la batellerie… Ils sont notre salut !
- Je… je me souviens… je sais… naviguer… je suis… capitaine…
- Tu vois Issa… la faiblesse de ta mère est ce que, dans son orgueil, elle croit être sa force : nul, pas même elle, ne peut étouffer ni soumettre ce qui est au cœur des hommes ; elle ne peut destituer l’humanité des êtres. »


« - Vite ! Par ici ! Au ponton ! Courez ! Suivez Mémnon !
- Iannis… le jour… il s’est levé…
- Alors cela signifie que nous pourrons prendre la mer et le large ! »


« - Et quoi ? Vous souhaitez prendre congé ? Comme il est cavalier d’oublier de saluer votre hôte… Prenez soin d’eux, prenez leur nom, et voilà comme ils vous remercient ! Vraiment, l’asservissement n’est plus ce qu’il était…
- Mère !
- Mère ? Voilà qui est fort étrange, je n’ai pourtant plus souvenir d’avoir enfanté… »


« Par l’abraxas adonisé ornant ma gorge,
Moi, Gorgina, t’invoque, féroce dieu à la forge,
Que s’abatte un torrent de tourment ignivome
Sur ce piteux petit troupeau d’ignobles gnomes ! »


« Goûtez, mais goûtez donc, toute la chaleur du foyer que vous avez voulu quitter ! Que ceci vous apprenne à tirer des plans sur la comète ! Ahahaha ! »

« - Mémnon ! Mène-les à l’embarcadère… vite… Je… je vais faire diversion…
- Iannis ! C’est suicidaire !
- Alors… si tout doit s’arrêter ici, puisses-tu dire à Penina combien je l’ai aimée… »


* Tenir bon… je… dois… m’accrocher… le feu… résister… m’échapper… retrouver… Léma… Penina… l’enfant qu’elle attendait… *


« - Délicieux spectacle, vraiment ! Quel courage, quelle témérité ! Quelle inconscience aussi… Te voilà arrivé en haut, et quoi ?
- Je te ferai payer tes crimes et aliénations, Gorgina ! »


« - N’ose prononcer mon nom, avorton !
- Pourquoi ? Craignez-vous qu’il ne soit défié par personne ?
- Un mot de trop… tu ne m’amuses plus ! Tu sais naviguer, tu sais varapper, fort bien… mais sauras-tu voler aussi ? »


« - Mère ! Laissez-le !
- Issandra… Stupide fillette ! Est-ce ainsi que tu penses pouvoir me contrer ? Par un charme enfantin que je t’ai moi-même appris quand tu n’avais pas même six ans ? Regarde, il me suffit d’un seul geste pour faire vaciller ton tour… et t’emporter à lui ! Tu… tu n’imagines pas même à quoi je vais te réduire !
- A une bête immonde, comme lui ? Cela même m’effraie moins que de devoir vous appeler ma mère, Mère !
- Tu ne crois si bien dire, la ressemblance est frappante ! Suffit ! »


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