Conte n°7
Vous connaissez tous des gens qui ne croient pas à la magie de Noël. Ils disent que ça n’existe pas, qu’on ne change pas comme ça, que le bonheur, ça ne vient pas d’un claquement de doigts, que la science a tué les miracles… Ils parlent beaucoup, et c’est normal, ils ont besoin de s’en persuader, parce qu’ils n’y croient pas vraiment. Ils ont au fond d’eux une petite flamme qui ne veut pas s’éteindre, un rêve d’enfant, une candeur, un espoir qui peut rendre tout possible.

Cette année-là, Sophie avait décidé de détester le mois de décembre. Non pas parce qu’il est froid et que les journées y sont affreusement courtes, non pas parce que les neiges d’antan n’y viennent plus, mais parce qu’ils sont arrivés, eux, cette année-là, un premier décembre.

Elle avait bien remarqué qu’il dormait de plus en plus fréquemment à la maison, qu’il prenait la place que papa avait laissée libre, mais cela ne la dérangeait pas…

Car papa allait revenir bientôt de son voyage en Amérique, les bras chargés de cadeaux, de bisous et de pardons, et la vie allait reprendre comme avant quand il était là et qu’elle ne se mangeait pas les doigts.

Non, le problème, c’était l’autre. Un petit morveux qui reniflait tout le temps, qui riait bêtement, qui courait dans le couloir en poussant des cris de bête et en tirant sur tout ce qui bouge avec une mitraillette imaginaire. Un garçon stupide comme il en existait tant, et trop à son goût, et bien trop près d’elle.

Sophie, elle, n’avait jamais demandé de petit frère, ni d’amoureux, ni même d’un compagnon de jeu, et certainement pas d’un bipède bruyant avec qui partager les jouets, les bonbons, les câlins et les cadeaux.

Antoine était l’étranger, l’intrus, le rival, l’ennemi. Il aimait jouer dans la terre humide, sauter dans les flaques d’eau, attraper des fourmis et des vers de terre.

Il cherchait constamment à attirer l’attention vers lui, il faisait le clown, mais ses pitreries et ses grimaces l’agaçaient, elle ne rirait jamais de telles imbécillités.

Elle lui avait interdit de lui adresser la parole, de marcher près d’elle, d’entrer dans sa chambre, de toucher ses affaires.

On lui avait expliqué qu’Antoine n’avait plus de maman, mais cela ne changeait rien. Il lui volait sa maison, mais jamais il ne pénètrerait dans son univers.

Vous reconnaissez Sophie, n’est-ce pas ? Vous l’avez déjà rencontrée, cette petite fille qui préfère paraître méchante plutôt que triste, qui se construit un mur autour d’elle pour y enfermer ses peurs, ses doutes, ses angoisses, ses démons et ses larmes.

Maman avait longuement parlé avec elle. Sophie n’avait pas à partager sa chambre, ses poupées, ses vêtements. Sophie ne devait pas détester Antoine avant de le connaître, Sophie devait se réjouir de voir arriver à la maison un homme qui serait comme papa et un enfant qui serait comme un petit frère. Grâce à ce cadre familial rétabli, Sophie allait arrêter de se ronger les ongles et la peau des doigts, la vie allait reprendre un cours normal.

Mais Sophie ne voulait pas se laisser dicter ses sentiments. Avait-elle choisi ? Avait-elle souhaité remplacer papa ? Il n’était pas mort, papa, il était seulement parti, il allait revenir, et on ne remplace pas quelqu’un qui va revenir. On lui garde sa place au chaud. Antoine n’avait plus de mère, tant pis pour lui, il ne pouvait pas la remplacer avec maman qui avait déjà un enfant et un mari.

Maman n’avait pas voulu comprendre. Elle ne croyait pas que papa reviendrait et à présent elle ne voulait plus qu’il revienne, elle en aimait un autre. C’était une injustice, une trahison.

Et maman avait également décidé que Sophie ne s’abîmerait plus les mains. Elle lui avait acheté des gants qu’elle devait porter toute la journée, ne pouvant les enlever que pour sa toilette et devant les remettre aussitôt ses mains séchées.

Ce qu’ils n’étaient pas pratiques, ces gants. Ils étaient jolis, certes, en tissu très doux avec de jolies fleurs brodées sur le dessus. Mais Sophie ne sentait plus la douceur de son nounou...

Elle ne parvenait plus à manipuler de petits objets et son crayon d’école lui glissait des mains, ses lettres ne ressemblaient plus à rien.

Tourner les pages de ses cahiers et de ses livres devenait un supplice.

De surcroît, cette épaisseur supplémentaire lui tenait chaud et lui donnait une furieuse envie de se grignoter les doigts qu’elle avait moites.

Heureusement, c’était le dernier jour d’école de l’année et il flottait dans l’air une délicieuse odeur de vacances, de sapin et de cadeaux.

Avant de libérer ses élèves excités, le professeur avait rappelé dans une petite leçon d’histoire le Noël des enfants d’autrefois, lorsqu’ils ne recevaient qu’une orange en cadeau et qu’ils s’en faisaient quand même une fête, lorsqu’on ne leur prêtait que peu d’attention et qu’ils pouvaient mourir d’une mauvaise fièvre, lorsqu’ils passaient leurs journées de vacances dehors, à aider aux travaux des champs ou à cirer les chaussures des passants.

Ce soir-là, Sophie avait retiré ses affreux gants et s’était couchée ravie d’être en vacances et convaincue que papa serait de retour pour Noël. Hélas, au petit matin, ses pauvres petites mains étaient en sang. Profitant de leur liberté, Sophie les avait de nouveau mutilées pendant son sommeil.

Maman avait alors décidé de lui faire porter des gants en permanence, jour et nuit. Sophie avait supplié de ne pas subir cette torture la nuit de Noël, mais maman avait aussi prévu de les nouer, afin que Sophie ne puisse pas les défaire même inconsciemment.
