Conte 07 p.2
Si Sophie se montrait raisonnable, il était certain qu’elle aurait de bien belles surprises au pied du sapin le lendemain matin. Sophie avait promis, elle ne souhaitait pas retarder le retour de papa.

Son sommeil cette nuit-là avait été très agité. Luttant contre son inconscience, elle se trouvait face à des sorcières au nez et aux doigts crochus qui la menaçaient de sortilèges horribles.

Ces sorcières vomissaient des crapauds qui lui léchaient le visage. Elle se démenait, mais ils étaient si nombreux que ceux qu’elle chassait était aussitôt remplacés.

Sophie n’avait jamais eu aussi peur de sa vie. Pour fuir ces vilaines sorcières, elle avait sauté hors de son lit, était sortie rapidement de la maison et s’était très vite retrouvée dans la rue.

La nuit était claire, un fin manteau blanc couvrait le sol et Sophie s’était réjouie d’avoir enfin de la neige chez elle, cela dans sa mémoire d’enfant ne lui était encore jamais arrivé.

La rue était déserte, la neige était douce et les flocons qui voletaient lui caressaient les joues. Elle s’était mise à danser, à tourner sur elle-même, à jouer dans les feuilles mortes, à rire de bon cœur et elle ne se pensait plus aux sorcières qui l’avaient amenée là et qui avaient abandonné la poursuite.

Mais tout à coup elle s’était arrêtée. Elle avait senti une présence. Cachée derrière un amas de feuilles mortes, elle avait alors aperçu un enfant sur le trottoir d’en face.

Il portait un vieux costume râpé, ce costume que portaient les enfants d’autrefois et qu’elle avait déjà remarqué sur les photos en noir et blanc. Ses jambes frêles et pâles tremblaient, recouvertes de chaussettes trop fines et rapiécées et qui semblaient gratter. L’enfant errait, rasait les murs, se retournait d’un air inquiet, soufflait dans ses mains, revenait sur ses pas et semblait ne pas savoir où il allait.

Sophie ignorait depuis quand il était là, s’il l’avait vue, s’il la cherchait, et alors que la couche de neige au sol s’épaississait, les flocons qui volaient se sont fait plus rares et Sophie avait reconnu Antoine.

Que faisait-il seul dehors en pleine nuit ? Qui lui avait mis ces horribles vêtements inadaptés au froid de la saison ? Pourquoi ne rentrait-il pas à la maison ?

Pendant qu’elle s’interrogeait, Antoine s’était approché avec peine d’un gros tonneau rouillé qu’elle n’avait pas encore aperçu. Un feu avait alors jailli de ce tonneau et Sophie avait remis à plus tard de s’en étonner.

Le petit garçon se réchauffait avec soulagement. Sophie l’observait, ne s’étonnait pas de ne pas sentir ce froid dont il souffrait. Elle avait à peine pensé que ce tonneau plein de feu était sorti d’on ne sait où, qu’aussitôt il avait disparu. Elle s’apprêtait à réaliser qu’elle était encore en train de rêver, qu’elle était toujours dans son lit, mais Antoine s’approchait.

Il ne la voyait pas, son regard était éteint. Quelques larmes coulaient silencieusement sur ses joues. Il pleurait sans bruit, il était pâle comme un fantôme et Sophie venait de comprendre qu’il allait mourir cette nuit-là, la nuit de Noël, dans la rue, dans la neige, seul.

Son cœur s’était serré. Elle se rappelait qu’Antoine n’avait plus de maman pour le consoler, le réchauffer, le cajoler. Elle lui refusait sa maison, Antoine allait mourir et c’était sa faute.

Elle sanglotait à son tour, jurait qu’elle n’avait jamais voulu chasser Antoine, qu’elle ne voulait pas qu’il meure, qu’elle était prête à tout pour réparer les malheurs causés par sa méchanceté.

Elle ne savait pas trop à qui elle parlait, pas plus qu’elle ne savait si quelqu’un l’entendait et si quelqu’un allait lui répondre et lui dire ce qu’elle devait faire.

Alors elle avait séché ses larmes et avait pris la main d’Antoine pour le ramener à la maison, et le petit garçon l’avait suivie.

Croyez-vous cela possible ? Eh bien oui, ça l’est, puisque c’est alors que Sophie s’était réveillée vraiment cette fois.

Elle avait sauté du lit, avait défait ses gants et avait couru réveiller Antoine.

Il y avait comme un doux remue-ménage dans le salon, où ils s’étaient dirigés sur la pointe des pieds en chuchotant comme deux complices. Le Père Noël déposait les cadeaux. Surpris de voir des enfants réveillés de si bonne heure, il les avait salués en leur lançant des clins d’œil.

Sophie était soulagée de ne pas voir papa, elle ne voulait pas qu’il ait assisté à cette période si mauvaise où elle détestait tout le monde. Elle avait entraîné Antoine à déballer les cadeaux sans attendre plus longtemps.

Ils avaient joué ensemble jusqu’au lever du jour, et quand les adultes s’étaient enfin levés, il n’y avait plus dans la maison que rires et cris de joie.

Sophie cessa du jour au lendemain de se manger les mains. Aujourd’hui d’ailleurs, à présent qu’elle est adulte, elle s’en sert dans des publicités pour du vernis à ongles. Elle téléphone chaque semaine à Antoine et il reste pour toujours son confident et son petit frère de cœur.
