Conte n°8
Cette histoire ne commence pas par « Il était une fois, il y a très longtemps, dans un pays lointain… ».
Elle débute aujourd’hui même, à New Harfleur. Du moins pour l’instant…

Milly a 15 ans. Issue d’une famille Irlandaise aisée, sa vie est une vraie balade de douceurs depuis sa naissance.
Enfance heureuse, douée et attachante, parents aimants, elle n’a jamais manqué de rien. Oui, la vie de Milly est un véritable conte de fées.

Plus encore, il suffit qu’elle désire quelque chose, et elle l’obtient à coup sûr.
Quand elle a parlé d’un scooter, son père lui en a offert un flambant neuf le lendemain, « parce qu’elle a de bonnes notes à l’école ».
L’an dernier, à Noël, elle a réclamé un chiot, et sa mère a aussitôt couru chez l’éleveur le plus proche.

Ses deux meilleures amies, Kate et Jessica, sont les filles les plus populaires du lycée. Elles ne sont pas toujours très tendres, mais ce sont ses amies. Au moins, elle est épargnée de leurs habituelles vacheries à l’égard des autres.

Depuis trois mois, elle sort avec William, le frère de Kate. Chose étonnante, Kate a approuvé le choix de son frère, pour une fois.
Jusqu’à présent, elle avait cordialement détesté chacune de ses petites amies, et elle leur en avait fait voir de toutes les couleurs, jusqu’à ce qu’elles prennent la fuite « à cause de sa tarée de sœur !».

Pour Milly, ce fut une victoire facile, puisqu’elles étaient déjà amies. Elle connaissait Will depuis des années, il a toujours été gentil et protecteur envers elle. Ils se sont donc rapprochés tout naturellement, et Milly ne pouvait rêver mieux pour un premier amour, sans doute l’amour de sa vie.

Mais voilà, aujourd’hui, Milly s’ennuie. Elle a vraiment tout ce qu’il lui faut, elle n’a besoin de rien, n’a plus envie de rien.
Elle croule déjà sous les cadeaux, l’amour, les amis, la joie… Et tout ce bonheur l’étouffe.

Peu à peu, sa vie est devenue aussi triste et morne que son patelin natal. La morosité du paysage hivernal irlandais avait déteint sur sa bonne humeur, ces derniers temps. Et il n’y avait rien qui lui rende sa joie de vivre, rien ni personne ne semblait pouvoir la sortir de cette torpeur.

Son père, qui a toujours été très proche d’elle, s’est inquiété de ce changement de caractère soudain. Il ne reconnaissait plus sa fille, autrefois si pétillante et curieuse de tout, et aujourd’hui tellement blasée.
Mais Milly, n’ayant pas de raison valable de se plaindre, pas de problème particulier dans sa vie qui puisse justifier son état de déprime passager, se contenta de lui assurer que tout allait bien. Et se mura un peu plus chaque jour dans son silence, renforçant son mal-être.

Sa vie continue donc à défiler sous ses yeux, lisse, impeccable, fade… Froide et insensible à ses propres sentiments, comme s’ils avaient gelé avec l’arrivée de l’hiver. Elle se sent presque spectatrice de son existence, qui semble programmée.

Un jour comme tous les autres, leur professeur d’Histoire de l’art leur donna un travail à réaliser, par groupe de deux. Les équipes furent imposées, contrairement aux habitudes de l’enseignante, plutôt cool et compréhensive d’ordinaire.
Ainsi, Milly se vit flanquée du cancre de la classe, Jude. William eut beau protester, la prof est restée sur sa décision.

Jude est un type vraiment bizarre. Il a un humour typiquement british et il en abuse beaucoup trop au goût de tous. Kate et Jess ont de quoi faire leurs commérages quotidiens avec lui.
Le plus étonnant, c’est qu’il est le seul à ne pas se formaliser d’être apprécié par les reines du lycée.

Pour terminer le devoir à temps, Milly dû l’inviter à venir travailler à la maison. Inutile de préciser que leur collaboration fut un calvaire. Jude contredisait systématiquement son point de vue.
Tandis qu’elle perdait patience, ça avait l’air de l’amuser follement, ce qui la fit enrager encore plus.

Le résultat fut catastrophique pour Milly, qui n’avait jamais eu de note aussi basse. Après le cours, elle s’effondra complètement et alla se réfugier dans le réfectoire vide à cette heure ci.
Jude, lui, n’avait jamais eu une aussi ‘‘bonne’’ note. Comme quoi, tout est relatif, ce qu’il ne manqua pas de souligner, ravi.

La semaine suivante, c’était le début des vacances de Noël. Milly avait invité Jessica et Kate à une soirée pyjama, pour se changer les idées.
Mais elle ne s’amusait pas autant que ses deux copines. Le cœur n’y était pas.

Ce soir là, ses parents eurent une discussion à son sujet, se demandant s’ils ne l’avaient pas trop couvée, trop gâtée… Cherchant la raison de sa tristesse, s’ils étaient en cause ou non…

Tard dans la nuit, Milly n’arrivait toujours pas à s’endormir. Elle sortit faire un tour, la tête pleine de pensées maussades.
Soudain, elle se trouva nez à nez avec une drôle de machine, avec une sphère de cristal au centre. Son visage se trouvait pile à sa hauteur et se reflétait dedans, lui donnant l’étrange sensation d’être enfermée dans un de ces globes de verre représentant un paysage, que l’on secoue pour voir tomber la neige.

Ne sachant pourquoi, elle se sentit poussée à actionner une manette sur le côté de l’étrange engin. Une décharge électrique parcourut la sphère de cristal, et la machine se mit en marche, dans un léger vrombissement.

Milly était comme hypnotisée. Elle n’aurait su dire pourquoi elle avait fait cela, pourquoi avait-elle pris le risque de toucher à cette chose aux effets inconnus. Cela aurait tout aussi bien pu être une bombe nucléaire !

Mais la jeune fille avait l’intuition que cette machine était apparue là pour elle, et que si elle avait su la mettre en route, ce n’était pas un hasard.
L’instant d’après, un puissant éclair de lumière jaillit de l’extrémité de l’appareil. Malgré sa lueur éblouissante, personne dans le voisinage ne semblait l’avoir vu. Ce qui conforta Milly dans l’idée qu’elle était la seule à le voir.

Puis, l’intensité de la lumière se dissipa, et Milly y vit apparaître, oui, apparaître, une étrange femme, dotée d’ailes, dont elle n’arrivait pas à décrocher le regard.
Elle aurait juré que cet étrange miracle était un rêve, mais le froid piquant de la nuit d’hiver lui rappelait à chaque seconde qu’elle était bien éveillée.

La femme atterrit délicatement sur le sol, et observa les alentours, avant de poser son regard bleu perçant sur Milly.
Elle avait une peau incroyablement pâle, de longs cheveux argentés, et ses fines ailes, comme deux voiles transparents, semblaient tissées de nacre.

Milly, frigorifiée par un souffle glacé qui l’avait soudain enveloppée, ne bougeait pas, et attendit en silence.
«Je suis Molly Winter, la fée de Noël » annonça la femme d’une voix mélodieuse. « Je suis là parce que tu as besoin de moi », dit-elle simplement.

Milly ne put s’empêcher de remarquer qu’elles portaient presque le même prénom. Mais elle ne prononça pas un mot, complètement paralysée.
La fée prit une profonde inspiration, humant l’air comme s’il contenait les pensées de la jeune Irlandaise.

« Voyons voir… Tu as besoin de respirer un autre air, il semblerait que tu étouffes dans celui-ci. Peut-être as-tu besoin de vivre quelque chose qui te fera prendre conscience de qui tu es, et de la chance que tu as… ? » reprit-elle.

Milly ne protesta pas, mais fondit en larmes. Elle avait l’étrange et désagréable sensation que la fée pouvait décrypter toutes ses émotions, ses pensées les plus intimes, voir son inconscient, qu’elle même n’arrivait pas à interpréter.

Molly Winter lui assura que tout irait bien, que si elle l’avait appelée, c’est que cela était nécessaire.
« Seul un besoin vital de trouver des réponses peut me faire venir. J’exauce ce vœu uniquement à la période de Noël. Tu as secrètement formulé ce vœu. »

Puis elle recula de quelques pas, et un halo de lumière aveuglant les enveloppa. Milly ne voyait plus rien que cette lumière, les environs s’effaçaient, son quartier, sa maison disparaissaient. Elle se sentit entourée alors par quelque chose de chaleureux et réconfortant, comme un bon bain chaud.
